L’effrayant prix du «calme» qui règne en Turquie

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ULB (Brüksel Hür Üniversitesi ) tarih profesörü Anne Morelli

Tandis que les exactions du régime Erdogan se poursuivent à l’encontre d’enseignants et d’intellectuels turcs, la résistance s’organise sur place. Nous ne pouvons ignorer ces mouvements de protestation et de résistance.

es agences de voyages belges sont formelles : pour notre Ministère des Affaires étrangères, il n’y a aucun problème en Turquie et les touristes belges peuvent recommencer sans problème à y affluer.

La Turquie sans problème ?

Pour qui ?

En tout cas pas pour les journalistes, les enseignants et les intellectuels turcs.

Depuis ce que le président Erdogan a présenté comme un « coup d’Etat manqué » ayant risqué d’ébranler son pouvoir dans la nuit du 15/16 juillet dernier, les arrestations arbitraires se sont multipliées, non seulement envers tous ceux qui, de près ou de loin, peuvent apparaître comme liés à l’ancien allié d’Erdogan, Gülen, mais aussi (surtout ?) envers tous les opposants qui depuis des années tentent d’enrayer le pouvoir présidentiel.

C’est donc surtout à gauche que les coups pleuvent.

Les purges ont frappé les journalistes, les syndicalistes, les enseignants de tous niveaux, les scientifiques, la justice, les fonctionnaires…

N’importe qui peut être arrêté à tout moment pour n’importe quelle raison.

La romancière Asli Erdogan, physicienne de formation, qui avait dénoncé dans ses romans la torture et les conditions de détention des prisonniers politiques a ainsi été arrêtée et malmenée sans qu’aucun grief précis ne puisse lui être reproché.

Son œuvre a été couronnée aux Pays-Bas par le prix « Princess Margriet Award for Culture » mais elle a été empêchée par le gouvernement turc d’aller recevoir son prix.

Comme 200.000 autres Turcs il lui est interdit de quitter ce pays où plus aucune loi n’est respectée et où Wikipedia est régulièrement censuré.

Parmi les enseignants écartés brusquement de leur poste, on trouve tant des instituteurs(trices) que des enseignant(e)s du secondaire ou de niveau universitaire.

Interdiction est faite aux autres établissements d’enseignement d’inviter (par exemple pour tenir un séminaire) des enseignants démis de leurs fonctions pour des raisons politiques.

Une voie ouverte par Nuriye Gülmen

Une des premières à réagir à son licenciement fut Nuriye Gülmen, enseignante à l’université de Selçuk à Konya.

Elle organisa un sit-in devant le monument aux droits de l’homme à Ankara.

Nuriye fut chaque jour tabassée, insultée et arrêtée par la police.

Mais après chaque emprisonnement, elle est retournée à la rue pour poursuivre son action.

Des centaines d’opposants ont fait de son sit-in le rendez-vous de la résistance.

Après chaque nouvelle purge, d’autres enseignants ont rejoint Nuriye : Acun Karadag, professeur de collège à Hasköy, Semih Özakça, enseignant dans une école primaire à Mardin, son épouse Esra, elle aussi enseignante du primaire à Mardin, le sociologue Veli Saçilik… Tous ces enseignants veulent retrouver leur gagne-pain mais aussi leur vie sociale, leurs collègues et leurs élèves ou étudiants.

Depuis le 9 mars dernier, Nuriye et Semih ont décidé de commencer une grève de la faim en demandant la fin de cet état d’urgence qui justifie une répression permanente contre toute forme de contestation ainsi que leur réintégration professionnelle.

Deux mois plus tard, la résistance des deux enseignants turcs se poursuit inexorablement à la force de leur corps famélique.

Faire connaître leur protestation est un devoir pour les enseignants qui ne pâtissent pas d’un régime comme celui de la Turquie.

Malgré les pressions et les malhonnêtetés de la campagne électorale précédent le référendum du 16 avril dernier, 24 millions de citoyens turcs ont rejeté la dictature d’Erdogan.

Le prix du « calme » en Turquie est effrayant.